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Artigiani di a nò-viulenza

 

 

PROGRAMME "DEVENEZ ARTISAN DE LA NON-VIOLENCE"
sous l’égide de afc-UMANI

 

La non-violence est peut-être la seule vraie manière de prendre la colère au sérieux

Corse Matin - 10 juillet 2011


1. Qu'est ce qui a motivé la mise en place d'un tel Programme ?

L’urgence. Ce cynisme qui n'attendrait plus rien de la Corse sinon le pire, en lui infligeant une sorte de "normose insulaire ", comme une fatalité.

C'est le sentiment d’une vraie souffrance. Se demander d'où vient-elle, comment en prendre soin, et cette conviction que l'on peut être bien plus efficaces dans la régulation des conflits, dans les relations entre les personnes, dans les familles, la rue, l'entreprise, ou dans l’action et la vie publique.

Nous sommes programmés par l'évolution pour être solidaires, agir ensemble. Mais bien souvent, faute des bons outils, nous sommes opposés, déchirés, en pièces détachées.

 

2. Comment se déclinera-t-il ?

Il s’inscrit dans le long terme et ce n'est qu’une première étape pour l'afc-UMANI. Les 1, 2, 4 et 5 juillet, ce sont près de 150 citoyens qui partageront leur première session de formation aux techniques et à la culture de la non-violence. Cela se passera dans plusieurs collèges et lycées dont la motivation est exemplaire.

Guidée par des pédagogues expérimentés, la formation est un temps où l’on est écouté sans jugement, et où l’on apprend à écouter sans juger. Ecouter ce que l’on n’écoute jamais là où on étouffe. On y découvre comment nommer des actes qui touchent et qui blessent, comment mettre des mots sur des façons de faire de tous les jours. On y apprend comment détecter des violences verbales, des violences de comportement, des violences structurelles, et trouver la force, les outils pour ne pas tomber dans leurs pièges.

 

3. Qu'est-ce qui vous motive à parler d'un héritage insulaire de la non-violence

Pasquale Paoli, les paceri, les tours génoises qui en sont la plus parfaite illustration, un dur passé, les résistants, mais aussi le système de valeurs dans lequel est enracinée notre société, la Corse qui est une des régions européennes les moins touchées par la violence en milieu scolaire...

L’ignorance volontaire de toute cette "langue"-là est sans doute l'un des tous premiers mensonges sur le portrait de la Corse d'aujourd'hui. A partir de là, bien sûr il ne s'agit pas d'exalter le passé, mais de tenter de transformer le présent d’une terre qui a besoin du meilleur de nous.

 

4. Quels sont les arguments culturels et identitaires qui seront vos atouts pour convaincre les juniors ?

Quand je parle avec eux et qu'ils confient avec un fond d'amertume: "Ils ne peuvent pas nous voir..." - un constat vertigineux qui en dit long, au sens propre comme au sens figuré -, quand je sens la souffrance du vide, d'une identité en creux, une identité monstrative mais mutilée, sans trop de repères, nous avons envie de redoubler d’efforts pour prendre soin de cette malnutrition, celle que nous leur infligeons, consciemment ou pas.

J’aime leur dire que la non violence est un arbre qui est et sera vu de très loin !
Nous avons le droit à cette dignité qui commence par l’espace de l'éducation et du social. Faisons-en notre bonne raison d'être vus, d'être compris.

 

5. Dans un climat de violence manifeste que connaît la Corse, quels seront les mots et outils efficaces pour encourager les jeunes à rejeter la violence ?

Il ne s'agit pas de rejeter les colères et les violences, il s'agit de les lire, et de les remplacer - non pas par la lâcheté passive, mais par une attitude beaucoup plus efficace, et porteuse d'avenir. En fait, il s’agit d’être le mieux équipé possible pour faire le chemin.

La bonne nouvelle c'est que cela s'apprend. C'est même enseigné, de façon cohérente et méthodique.

Il s'agit donc d'offrir ces outils, ce regard, cette intelligence, comme une chance pour nous tous : savoir se défendre sans se détruire.

Leur soif d'être " équipés" est la plus belle promesse à laquelle nous devons répondre.

Ici il n’est pas seulement question d’aider l'autre quand il est tombé, mais d’apprendre à être debout et digne dans son rôle de citoyen.

En fait, il ne s'agit pas d'avoir raison contre l'erreur. Il s'agit d avoir raison de l'erreur, disait Bernanos.

 

6. Avez-vous un sentiment à partager sur les périodes troubles et meurtrières que traversent la Corse ?

Vulia dì... tristezza di tuttu...ma ùn basta micca.

La corruption n'est pas ici un accident de parcours. C'est ainsi que l'on construit des sociétés invivables et ce sont les citoyens honnêtes qui ne sont plus chez eux.

C'est un peu comme si la Corse avait avalé, adopté un ver solitaire. Cette adoption-là est lourde de conséquences. Le ver solitaire est programmé pour détruire de l'intérieur, traquer ses semblables. Il se nourrit de la vitalité du corps qui ne réussit plus à se défendre. Tu n'arrives pas à le vomir, aucune chance, aucune capacité de le détecter ou le prouver de l'extérieur.

L'espoir, c'est de savoir que ce n'est pas tout mon corps qui est malade, mais être conscient que c'est un parasite qui me ronge, que j’en connais la source et que je ferai tout pour ne pas être son allié.

 

7. Vous dites la non-violence est courage et responsabilité... pouvez-vous vous expliquer ?

Je pense à cette scène dans le film de Clint Eastwood "Invictus". On y voit Nelson Mandela prendre ses fonctions de chef d'Etat dans son palais présidentiel. Tous les Blancs ont déjà préparé leurs cartons pour démissionner. Le nouveau président noir demande alors à réunir le personnel, et leur dit: "Si vous voulez partir, vous pouvez partir. Si vos convictions ne vous permettent pas de travailler avec ce gouvernement, vous devez partir. Mais si vous partez parce que vous êtes Blancs, ou parce que vous avez travaillé avec mon prédécesseur, alors je vous le dis : Nous avons besoin de vous, de vos compétences, et vous rendrez ainsi un grand service à la nouvelle nation arc-en-ciel. C’est aussi grâce à vous qu'elle éclairera le monde... "

Voilà un exemple, pas seulement cinématographique, de courage, de responsabilité et de non-violence qui m'inspire. Il vole un peu plus haut que l'esprit "mafiosu", cette identité de "figurant", de "pacotille", tellement profitable à ce paresseux portrait que l'on choisit pour nous.

 

8. Comment aborderez-vous le thème de la colère, de la vengeance?

La colère est le signal de la révolte contre notre propre impuissance. Enterrer la colère, c'est enterrer une mine.

Il s'agit de dire à l'autre : ta colère, je veux l'écouter, d'autant plus quand il s'agit d'un chapelet de colères et donc de souffrances. J'ai un lieu pour accueillir ce que tu vis, un lieu où poser ta souffrance. Je veux d'autant mieux l'écouter qu’elle dit quelque chose d’estimable. Mais je veux t'aider à la transformer en énergie constructive, résiliente, et non pas en poison.

Vivre avec la haine, c'est vivre au service de ses ennemis. La culture non-violente c'est justement vouloir empêcher la victime d'être une victime, et le bourreau d'être un bourreau.

Œil pour œil, et le monde finirait aveugle, disait Gandhi.

 

9. N'avez vous pas le sentiment de proposer un programme qui pourrait sembler utopiste ?

Nous croyons aux petits pas, aux petits changements qui font le changement.

J'ai entendu dire qu'il faudrait une, deux générations pour "délivrer" la Corse de ces égarements. C'est terrible... Si on ne travaille pas, si on ne cultive pas dès aujourd'hui les limites, les repères, les méthodes, ce n'est ni le temps, ni une ou deux générations qui changeront de cap.

Notez que dans un autre contexte, si la Tunisie a évité le bain de sang, c'est aussi parce que beaucoup de jeunes Tunisiens ont appris l'alphabet d'une lutte non-violente dans le livre de Gene Sharp "De la dictature à la démocratie".

Qu'aurions nous de plus réaliste à proposer, et surtout que peut dire de mieux un Père ou une Mère à son enfant ?

 

10. Que proposez-vous pour conduire, de façon pérenne, la nouvelle génération sur la route de la non-violence ?

De la méthode. De la cohérence. Une formation solide et transmissible. Dire un respect inconditionnel du droit à la vie et à la dignité de chaque être humain.

C'est à la fois respecter les autres, y compris la personne qui agresse, mais aussi se respecter et se faire respecter soi-même.

Dire haut et fort ce qui est au centre de l’éducation: ce n'est pas toujours celui qui crie le plus fort qui a raison, mais celui qui démontre et incarne le mieux.

Comprendre que si la violence est préférable à la lâcheté, la non-violence est bien plus efficace et pérenne. Elle n'est pas la faiblesse de celui qui n'a pas le courage de se battre, d'être violent. Elle est un courage bien plus grand, bien plus exigeant, bien plus noble.

Oui, nous croyons que cela est un bon GPS pour l'avenir.

C'est cela que l'on ne dit pas assez dans ce pays où l’on a trop tendance à chercher l'héroïsme à la mauvaise place, étant bien entendu qu'il n'y a jamais de non-violence parfaite.

 

11. D'une façon générale, on estime que le culte du voyou et la culture des armes existent chez les jeunes insulaires. Quel est votre avis ?

Nous estimons que la jeunesse corse ne se soumet pas plus que d'autres jeunes du Monde, à un soi-disant culte des armes.

Pour autant, aujourd'hui, c'est dans les salles à manger que l'on peut apprendre ces poisons-là. Les jeunes savent bien qu’il y a un mensonge des armes; on croit que ça libère, mais ça ne libère pas. Au contraire ils sont au premier rang pour en éprouver, comprendre, mesurer les conséquences désastreuses.

Quand on leur propose un engagement digne de ce nom, ils sont très motivés à s'investir et c'est bien souvent ce qui manque à notre société, cette chance que nous ne leur donnons pas.

Ce sont les passions, les rêves, les êtres qu’il faut nourrir.

 

12. Par leurs comportements, vous semblez donc penser que les jeunes détiennent le pouvoir de changer les choses et de refermer ce sombre chapitre ?

Je crois que c'est la société entière et solidaire qui détient la solution.

La non violence est peut-être la seule vraie manière de prendre la colère au sérieux, dans ce qu'elle a de grave, de destructeur mais aussi d'indignation fondée et estimable.

La non violence n’est pas leçon de morale pour quiconque, elle ne veut pas juger, elle veut juste tenter de mieux faire…

Elle n’exclut aucune souffrance, car elle a compris qu'il ne s agit pas de condamner la faim, mais d’apporter de la bonne nourriture…

 

A vogliu dì pè tutti quelli, pè tutte quelle chì quì, portanu a pace, i valori è u paradisu in faccia.

Avemu bisognu di tutti

 

GF Bernardini

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