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    Artigianu di a non-viulenza :: Artisan de la non-violence :: Association pour une Fondation de Corse

Artigiani di a nò-viulenza

 

L'association pour la Fondation de Corse consacre en juillet sa première université d'été à la non-violence.
Jean-François Bernardini dresse non sans courage le bilan de cette violence omniprésente.

Corse Matin - 17 mars 2012

 

 

Quelle est votre motivation dans ce projet dédié à la non-violence ?

Notre motivation est quotidienne. Tous les jours, dans vos colonnes ou autour de nous, s'étale une profonde souffrance... la lettre d'une famille, d'un père, le deuil d'une autre, u dolu, a pena, les déchirures, les tensions, a sufrenza, des meurtres, les commentaires sur les meurtres qui sont pires que les meurtres, les vies humaines, des hommes de valeur qui se perdent dans les prisons, les procès, et cela toutes les semaines. La résignation qui fait dire à trop de gens que les 3o ans à venir seront identiques aux 3o ans qui viennent de se dérouler, ou d'autres qui se consolent en croyant que rien n'y fera, et qu'il faut simplement attendre une, deux générations pour que ça change tout seul.
C’est irrespirable, ces poisons-là donnent vraiment soif d'autre chose.

 

Comment peut s'exprimer la non-violence dans notre société ?

C'est une révolte profonde, une alternative, une recherche de la vérité. La non-violence ne juge pas et ne donne pas de leçon de morale. Elle est une écoute de la colère et de la souffrance.
Ça peut commencer par un mot, une prise de conscience dans la cour de récréation ou la salle à manger. Comment parler à l'autre ? Comment prendre conscience de ma propre violence ? Comment se comporter dans le conflit ? Comment réagir au groupe qui impose une rumeur, un harcèlement, des moqueries, qui réduit l'autre à un souffre-douleur... des choses banales mais quotidiennes aujourd'hui.
Elle cherche des réponses dignes, un espoir, celui de se délivrer de l'impuissance, agir pour se dresser, ne pas se soumettre à l'injustice, choisir des moyens intelligents et efficaces. Mais la non-violence peut aussi renverser un dictateur.

 

L'idée persiste pourtant que tout ce que la Corse a obtenu, l'a été aussi par la violence…

C'est un leurre. Les réalités nous rattrapent aujourd'hui. C'est sans doute aussi le plus perfide mensonge sur lequel étonnamment tout le monde semble d'accord, ce qui arrange bien des détracteurs de la Corse, et ceux qui rêvent du pouvoir ici ou ailleurs.
Sans diminuer un seul instant le courage et le mérite de ceux qui furent à une époque les plus vivants, les plus indignés, cela est de nature à nourrir un dangereux credo, un conditionnement à la violence pour le futur. La violence semble guérir une maladie, mais elle détruit la bonne santé. Tant que nous nous entretuons, tout va bien, mais pour qui ? L'heure est aujourd'hui à inventer d'autres chemins durables et efficaces.
Gandhi disait : "Je préfère la violence à la lâcheté, mais la non-violence est beaucoup plus efficace". La violence exclut la participation de la population, elle prépare un paradis pour les rusés, alors que la non-violence mise sur l'imagination et l'inventivité, la discipline, l'engagement de tous.
Il suffit de se demander si je préfère voir mon fils partir défendre ses convictions une arme à la main, ou bien de le voir s'engager dans d'autres formes d'intelligence. Refuser les armes, ce n'est pas refuser le combat..."Le pouvoir est au bout du fusil", c'est encore un mensonge qui marche bien. On croit que ça libère, mais ça ne libère pas.

 

Sincèrement, ce n'est pas mission impossible ?

Elle est surtout urgente, et bien plus exaltante que d'être figurant des clichés et pire encore d'une auto-image qui laissent croire que la Corse serait violente par tradition.
J'entendais sur les ondes d'une radio nationale qu'après la Seconde Guerre Mondiale, pour faire honneur à la noblesse des résistants insulaires, on n'a rien trouvé de mieux à offrir à la Corse que la direction des cercles de jeux à Paris et ailleurs ! N'était-ce pas là une gifle monumentale pour ces Corses qui ont résisté, et bien sûr une étiquette indélébile ?
Aujourd'hui l'actualité expose au grand jour les effets tenaces et les répercussions meurtrières d'un tel "privilège", et tout cela vient renforcer l'arsenal d'une pensée unique : "Vous les corses, vous n'êtes bons qu'à ça !"
Oui nous avons envie d'opposer à tout cela la vraie dignité, la vraie tradition non-violente de notre île, car la Corse mérite une autre excellence que celle-là.

 

Trois cents juniors ont déjà participé à une journée de formation à la non-violence. Qu'en avez-vous retiré ?

En 2010 l'afc-UMANI a lancé son programme "Diventemu artigiani di nò-viulenza". 150 enseignants et 300 juniors ont déjà suivi une première journée de formation à la culture de non-violence.
D'abord nous en retenons la confiance tissée avec des enseignants, des chefs d'établissements précurseurs qui savent que la violence s'apprend aujourd'hui dans les salles à manger, devant les écrans ou dans les cours de récréation. Dans d'autres pays, comme en Espagne, la non-violence est d' ailleurs déjà inscrite aux programmes scolaires. Imaginez un monde ou pour les jeunes le service militaire serait remplacé par un service à la non-violence !
Les jeunes corses ne méritent pas de subir des meurtres qui se déroulent à deux pas de leur école, sans une parole qui vienne s'y poser par la suite. On fait juste semblant de digérer. Que dit ce jour-là le professeur en débutant ses cours ? Quels mots poser sur la douleur et la peur ? Même les enseignants disent "on n'en parle pas", et pourtant ça brûle ? C'est tous les jours que nous avalons ce venin.

 

Quel regard portez-vous sur les travaux de la commission violence de l'assemblée de Corse ?

Quelle que soit sa bonne intention, elle semble comme paralysée par un dilemme qui prévaut dans la société corse où bien souvent personne n'écoute personne, forme absolue du silence.
Elle reflète une sorte de frontière qui passe d'un côté entre ceux qui mettent la violence en Corse sur le compte d'une injustice, d'un conflit politique, et ceux qui disent c'est seulement une question de comportements. Une frontière entre ceux qui ne condamnent pas la violence et ceux qui la condamnent.
Reconnaissons que tout cela est assez vain et improductif. Le débat "pour ou contre la violence" ne nous mène nulle part.
L'intelligence consiste justement à identifier ce piège et à chercher autre chose.

 

Donc, si on vous suit bien, condamner la violence ou ne pas la condamner serait illusoire ?

L'un est aussi vain que l'autre, mais les deux sont finalement d'accord sur une chose : la violence serait fatale en Corse. Il semblerait impossible de faire autrement.
Cela ne nous fait pas avancer d'un seul pouce. Cela enferme et paralyse, et là est peut-être le "baccalà pè corsica" d'aujourd'hui.
Se contenter de condamner la violence est d'une naïveté touchante. Croire que l'on ne peut pas défendre la Corse sans la violence valide le triomphe de l'adversaire.
Si les Allemands s'étaient contentés de condamner le mur de Berlin, il ne serait jamais tombé ! Ils l'ont renversé en luttant d'abord et en clamant des mois durant face à une répression impitoyable, "Keine Gewalt", "Pas de violence". Cette attitude les a rendus invincibles. Ça a commencé par un tout petit groupe d'hommes et de femmes qui se réunissaient chaque lundi pour prier.

 

Il y a des signes d'encouragement que vous percevez ?

La soif profonde de construire une société où les injustices sont reconnues et nommées, où les citoyens ont confiance en la police, et où la police fait confiance au peuple, et aussi en la justice.
La joie de voir briller les yeux des jeunes quand nous leur disons "La non violence, ça s'apprend, elle n'est pas la lâcheté de celui qui n'a pas le courage d'être violent, elle est un courage bien plus grand et surtout plus efficace". Leur dire que porter une arme est souvent un terrible aveu de faiblesse, une béquille pour qui n'a pas de force intérieure. Je pense aussi au bonheur des enseignants qui après une journée de formation, nous disent "Nous sortons transformés". Je pense aux parents qui nous confient : "moi aussi j'aimerais que ma fille, mon fils puisse avoir droit à cette formation". Je pense aux confréries de Corse qui nous apportent un héritage qui peut nous inspirer.

 

Où voyez-vous les lueurs d'espoir ?

A nous tous de les multiplier.
J'ai en mémoire un homme de cette terre qui me disait : "Je plains celui qui a tué mon fils... je le plains lui, comme je plains sa famille ". Fût-il le seul à penser ainsi, cela est un grand espoir, un immense honneur pour la Corse et pour la non-violence.
Par ailleurs et pour l'anecdote, un récent article de votre journal relatait la présentation de Mafiosa dans l'auditorium Pascal Paoli à Ajaccio (mi dumandu d'altronde ciò chi Pasquale n'averia pensatu).
Votre confrère mentionnait qu'après la projection de la série, le public a marqué "un temps d'arrêt, une fraction de seconde"... avant d'applaudir. Pour moi, dans cette fraction de seconde-là, il y a une immense lueur d 'espoir à cultiver...

 

Où en est votre association aujourd'hui ?

Avemu bisognu di tutti.
Le souffle européen qui porte l'afc-UMANI est convaincu qu'une véritable résilience, une métamorphose sont en marche, elle est possible. Elle repose sur le pouvoir des "sans pouvoir" dont parlait Vaclav Havel. La Corse est aujourd'hui un pays qui nait dans un pays qui meurt et la non-violence peut être au centre de cette marche là.
La non-violence donne un pouvoir énorme à chaque citoyen. En 1959, ROSA PARKS avait trouvé dans sa formation à la non-violence la force de s'indigner et de boycotter les bus de la ségrégation raciale. Ce sont des inspirations qui peuvent nous guider.

L'afc-UMANI organise les 7, 8, 9 juillet prochains sa première université de la non-violence. Elle sera ouverte à tous, et chacun pourra y trouver des repères et des outils.
Grâce aux vocations que nous pouvons faire lever, à l'écoute de nos plus belles traditions, à la formation de formateurs locaux, la Corse disposera un jour d'un véritable Centre de Formation à la non-violence.
Pour tout renseignement et inscription : afc-UMANI 04 95 55 16 16

 

Deux etudiants dont Mr Limelette, auteur d'une photo associant un sexe à un crucifix ont été agressés par 4 hommes cagoulés… Que vous inspire cet acte ?

C'est une forme de lâcheté, un irrespect profond des règles démocratiques et du respect du aux personnes et à soi même.
En l'occurence, ici c est la bêtise qui porte une cagoule.
C'est un très faible courage qui doit mener à de tels actes que l'on aurait tort de connecter à une spécificité, voire à des valeurs chrétiennes ou corses. Non ce n'est pas une question de "mentalités" insulaires...
Ce genre d'agression est aussi possible à Paris, en Hongrie, en Belgique, aux USA qu'en Corse. Savons-nous ce qui se passe dans les universités d'autres pays ?
Il n'y a bien sûr aucune justification à agresser qui que ce soit.
On a le droit de photographier ce que l'on veut, et le droit d'être choqué, indigné par une expression artistique. On a le droit de l'exprimer, mais pas par des moyens de ce genre.
Par contre, ce qui m'a inquiété dans l'historique de cette affaire, c'est le fait que tant de monde se soit focalisé sur un épisode de la vie étudiante, quand il y a tant de causes urgentes qui appellent notre engagement.
Si un étudiant transgresse quelques limites, qui d 'ailleurs ont déjà été transgressées bien avant lui, est-ce que toute la Corse doit être en émoi ?
Est-ce que l'on a besoin de prendre à témoin toute l'histoire de l'île, a Madonna è tutti i Santi ?
Bien des esprits sages auraient simplement haussé les épaules et sifflé la fin de la récréation.
Il est assez triste de voir qu'un fait aussi creux ait mobilisé chez nous autant d'énergies.
Tout cela nous a pris bien du temps de cerveau disponible et des forces que l'on pourrait consacrer à d'autres perspectives.
La nullité prend décidément beaucoup de place dans notre vie publique.

 

GF Bernardini

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